
James Laing (Jimmy) sauvé et trahi
Mai 1944, villa Charpentier Chassant
Il est pilote sur un Mustang américain P51, avion de chasse qui protège les escadrilles de bombardiers B17 venus bombarder le terrain d’aviation de Bourges le 28 avril 1944.Vers 13 heures la mission est terminée et les P51 sont remplacés par des P47.Au retour vers leur base anglaise, les 4 avions de chasse du 328 th Red Flight dont celui de Laing, décident d’attaquer un semblant de terrain d’aviation allemand (Herbouville ?). En fait il s’agit probablement du terrain de Châteaudun fortement défendu par la FLAK allemande et ses canons de 88 qui ne subissent pas moins de 7 bombardements ce jour-là.
L’avion de Laing est touché, perd de l’altitude mais continue de voler malgré une fuite d’huile importante. Le pilote ouvre son cockpit et est prêt à sauter en parachute. Mais l’avion repart car il n’y a pas d’incendie. Puis le moteur cale et à 300 pieds d’altitude,
James Laing saute dans le vide et tombe à côté d’Haponvilliers à 100 mètres de son appareil en flammes qui explose.
James Loyd Laing matricule 0-737146 quitte le P51 n°42-103290 détruit et tente de s’écarter malgré une blessure qui lui fait penser à une fracture ayant atterri à plat ventre. Il dégrafe son parachute et prend la direction du Sud envisageant Gibraltar par l’Espagne. Une véritable gageure pour un américain en uniforme ne parlant pas un mot de français, sans ressources, sans contact et ne possédant en tout et pour tout une carte sur tissu représentant la France et ses principaux fleuves.
Son arrivée à Chassant le 1er mai 1944 résulte d’un parcours inconnu au cours duquel il a pu rencontrer des civils français l’ayant secouru. A cet égard la zone d’Haponvilliers est le territoire d’une grande famille résistante (les GOUJU) dont les ainés tiennent des boulangeries à Champrond en Gatine, Brou et Chassant.
Avec ce réseau, les Gouju fournissent du pain la résistance locale et notamment le maquis de Plainville à partir de juin. Il est donc très probable que l’aviateur ait pu obtenir un contact avec la famille Gouju dès son crashe.

James Laing en uniforme, (Photo J.Pierre)
La Villa Charpentier à Chassant
Habitée par la famille Bacchi durant une partie de l’occupation cette maison du célèbre sculpteur Félix Charpentier (1858-1924), cette villa devient un lieu de sauvetage pour des persécutés juifs et des aviateurs tombés. Elle accueillera aussi le chef départemental de la Résistance Maurice Clavel (Sinclair) et son agent de liaison Silvia Montfort.
Lieu de passage lors du repli allemand après le débarquement et le désastre de la poche de Falaise-Chambois, la villa sera occupée temporairement par des troupes défaites pour plusieurs jours. Ces hôtes non désirés côtoieront plusieurs résistants locaux venus prendre des consignes auprès de leur chef.
D’emblée l’arrivée de James Laing (Jimmy) est accueillie avec chaleur par Denise Bacchi qui lui gardera un bon souvenir malgré quelques difficultés. Ce jeune pilote méconnait les conditions de l’occupation allemande et les risques encourus par les civils. Il les apprendra rapidement avec les consignes de sécurité imposées par la situation. Denise Bacchi veille à ce que cette présence inhabituelle n’éveille pas les soupçons d’habitants plus ou moins bien intentionnés. Les Allemands ont publié très tôt l’interdiction de secourir les aviateurs alliés et plusieurs français ont payé de leur liberté voire de leur vie le secours accordé aux Alliés en difficulté.
Les dénonciations de français contre les français patriotes sont nombreuses, appâtés par des avantages accordés quand ce ne sont pas des primes substantielles versées aux dénonciateurs. Si nombreuses que le Préfet Pierre Lebaube, chantre de la collaboration, publie un arrêté indiquant que les gendarmeries sont débordées par les lettres anonymes et qu’il a dû interdire des enquêtes qui prenaient trop de temps à la Gendarmerie. Désormais seuls les courriers signés seront suivi d’effet ce qui se traduira aussitôt par une réduction massive des dénonciations.
A Chassant comme dans tous les villages, la prudence est requise pour les civils participant de fait à la résistance en secourant les aviateurs tombés. Jimmy sera le premier accueilli ici et sera suivi par l’équipage presqu’entier d’un Halifax (6 aviateurs logés à la villa du 9 au 22 juin 1944) et de Paul Clarck, pilote d’un Mustang, du 24 juin au 4 juillet 1944. Ces aviateurs seront pris en charge par la Résistance départementale qui les acheminera au camp de Bellande à Fréteval (Loir et Cher) où ils rejoindront plus de 150 d’entre eux cachés dans le bois en attente des Américains qui approchent.
Pour James Laing, il s’agit d’être patient et discipliné ce qui ne sont pas ses qualités premières. La facilité de son sauvetage et les conditions excellentes de son séjour à la Villa lui donne envie d’aller au-delà des consignes de sécurité surtout lorsque des soldats sont présents à la villa. Logé dans la dépendance de la Garenne, Jimmy pouvait aller et venir librement. En cas de danger, il devait se cacher dans un réduit aménagé, avec lit et eau, à coté de la chambre qui lui avait été allouée.

Jimmy dans les jardins de la Villa Charpentier. Photo Bacchi
Dès le 4 mai, soit quelques jours après l’arrivée de Jimmy, 150 allemands viennent camper à Chassant par petits groupes à loger obligatoirement chez l’habitant. Leur lieutenant appelé Guise demande une chambre à la Garenne et sera donc voisin proche de Jimmy qui se cache alors dans la cave … et fait tomber un objet sonore
Le lieutenant demande de suite à visiter la cave où il découvre 4 chatons en plein exercice.
Jimmy s’est faufilé à travers un soupirail pour aller se cacher dans le sous-bois sans laisser de traces ni de doute dans l’esprit du soldat.
La situation périlleuse ne devait plus durer et Denise Bacchi prit contact avec la résistance locale pour évacuer Jimmy discrètement. Il s’agit de transférer l’aviateur dans le groupe de résistance de Thiron Gardais.
La résistance locale
Il existe autour de la Villa 3 groupes civils de résistants : Chassant, Thiron Gardais et Combres. Tous ne sont pas combattants et assurent des missions essentielles de renseignement, d’hébergement et d’approvisionnement des clandestins, juifs et aviateurs. Ces groupes seront affiliés officiellement au Maquis de Plainville vers le 20 juin 1944. Le groupe le plus organisé est celui de Thiron Gardais sous la direction d’Edgar Cahour et Simon Richard.

Simon RICHARD, 42 ans en 1944 membre du groupe N°1 sous la direction d’Edgard Cahour au maquis de Plainville.
C’était un sergent-chef, entré en résistance en 1943.
Voici ce qu’écrivait en 1945, Jean RENAULDON, vétérinaire de La Loupe et chef adjoint du maquis de Plainville à propos de Thiron-Gardais :
« Camarades Thironnais ! je ne vous cite pas tous, mais tous vous méritez une citation, une vraie ! En invoquant nos anciens chefs, en ce début de 1945, c’est le vœu que je formule. »
Et de citer quelques noms comme Gilbert Vallet l’épicier qui ravitaillait les clandestins et MM. Raux et Damas qui fournissaient le pain transporté par Mr Vinette.
Tout avait commencé avec un petit groupe autour d’Edgar CAHOUR qui tenait l’hôtel de l’Agriculture (à la place de l’épicerie actuelle probablement). Avec lui Simon Richard qui travaillait à la sablière et sa femme qui était chef de gare. A Chassant les époux Bacchi faisait partie du groupe et planquaient les aviateurs US tombés.
Sur le terrain de parachutage appelé BASSET, près de l’étang Sainte Anne, il y eut trois largages de matériel (juillet, aout et décembre 1943), c’est-à-dire pratiquement les premiers reçus en Eure et Loir.
Lorsque les phrases suivantes étaient entendues discrètement sur la BBC, des équipes rejoignaient le terrain de nuit pour récupérer armes et matériel de combat :
« Le sport assouplit les muscles » ou « la nage est un sport complet » ou encore « la boxe est un sport ».
Dans le champ, on retrouve Cahour, Richard, Vallet, Gagnon père et fils, et Vasseur avec sa cariole attelée. Mais aussi quelques gendarmes alertés par on ne sait qui…
Après discussion, ces gendarmes fermeront les yeux et aideront la résistance thironaise. Les armes seront réparties ici et là : sous la buvette de Sainte Anne, chez Mérel, Vinette, Bahers, Guinebert et Gouju de Chassant.
Au total le groupe Cahour comportait 15 hommes à Thiron, idem pour celui de Gouju à Chassant plus les 8 de Combres avec Lemitre et les 8 de Frétigny avec Pavee.
Tous ces combattants seront reliés ensuite avec le maquis de Plainville qui se forme mi-juin 1944. Les Thironnais avaient déjà une solide expérience de la clandestinité quand ils ont rejoint ce maquis.
Cahour est contacté par Denise Bacchi pour évacuer Jimmy quelques jours après l’arrivée des Allemands dans le village de Chassant.
Denise se charge de l’exfiltration, connaissant les lieux où les soldats occupent le village, elle le conduit discrètement vers une voiture qui l’attend sur la route de Thiron et qui le conduit chez monsieur Mérel. Mais arrivé là, tout ne se passe pas bien car Jimmy, mécontent d’avoir quitté la villa Charpentier et Denise, se comporte bien mal : il fait hurler la radio anglaise et se promène en barque sur l’étang où jouent des soldats allemands lors de leur détente. Il est si insupportable qu’il faut le renvoyer à la villa.
Denise et monsieur Chauveau se rendent à Thiron pour le récupérer et s’arrêtent au café Cahour, mais celui-ci est envahi par les soldats allemands. Se frayant un passage entre eux, le petit groupe accompagnant Jimmy aborde quelques résistants qui s’y trouvaient aussi.
La tension est à son comble.
Denise trouve alors une solution pour exfiltrer Jimmy de Thiron. Elle le somme de ne pas parler et décide de le présenter si besoin comme son frère en cas de contrôle. Tous les deux retraversent le café Cahour et la place avant de prendre la route de Chassant tranquillement. Simulant un jeu, elle retire ses chaussures et se met à courir d’un poteau électrique à l’autre suivie par Jimmy sous l’œil amusé des jeunes soldats.
C’est ainsi qu’ils retrouvent la villa qu’ils abordent par l’arrière du petit bois tout de même surveillé par une sentinelle. Celle-ci reçoit le message de Denise qui explique que l’homme qui l’accompagne est son beau-frère un peu simplet…
C’est ainsi que le séjour de Jimmy à la villa reprend jusqu’au 14 mai 1944 où la véritable séparation a lieu. La résistance a proposé d’exfiltrer l’aviateur vers Chartres où il pourra rejoindre l’Angleterre par les réseaux de récupérations d’aviateurs.
Cette fois, déguisé en percheron revenant du travail, casquette enfoncée sur la tête, Jimmy n’en mène pas large en traversant à pied avec Denise le village investi par la troupe ennemie. Sautant sur un vélo qui les attendaient à la sortie du bourg ils dévalent la route Jimmy pédalant avec Denise sur le cadre.
Trois kilomètres plus loin, Jimmy change, à grand regret, d’accompagnateur pour une destination inconnue de lui, mais il espère toujours que ce sera Gibraltar.
Le réseau de récupération Picourt
Organisé par un pharmacien de Chartres qui tient boutique avenue Jehan de Beauce, face à la gare, ce réseau spontané s’est constitué en 1943 par la sollicitation de certains résistants voulant transférer des aviateurs tombés après leur crashe.
Raymond Picourt est agent de renseignement officiel du BCRA à Londres et, apparemment connu localement pour ses activités clandestines. C’est le début de la structuration de la résistance chartraine et autour et il n’y a pas beaucoup de possibilités d’acheminer des aviseurs récupérés.
Picourt décide de transférer quelques aviateurs à Paris, qu’il accompagne par le train. Certains rejoindront ainsi l’Angleterre, soit par la filière Comète vers l’Espagne, soit par la Bretagne (Plouha) avec Buckmaster.
Le succès de ces transferts constitue un appel d’air pour les groupes résistants confrontés à la multiplication des crashes aériens et à ces aviateurs dont il faut sauver la vie. Très rapidement le réseau Picourt se met en place sans véritable organisation de la sécurité de ses membres et des aviateurs. C’est un réseau artisanal, né localement dans l’ignorance du BCRA à Londres et qui arrive par petites touches à remplir la mission de récupération.
Mais c’est aussi sa faiblesse que les services de renseignements allemands vont s’attacher à pénétrer.
C’est ainsi, de maladresse en initiative incongrue, que Raymond Picourt va laisser entrer dans son réseau un redoutable agent des Allemands qui sera responsable de plus de 150 arrestations d’aviateurs récupérés en Eure et Loir et d’environ 1500 autres sur tout le territoire national entre 1940 et 1944.
Il répond au nom officiel de Jean Jacques Desoubrie mais il possède plus d’une dizaine de pseudonymes lui permettant d’infiltrer de grandes organisations comme la Vérité française ou de petites comme le réseau Picourt.
Sa mission confiée par l’Abwerh, n’est pas de détruire les groupes de résistance mais de les infiltrer pour capturer les aviateurs tombés afin d’éviter leur retour en Angleterre et continuer de bombarder l’Allemagne. Ce faisant, Desoubrie pénètre les groupes résistants d’Eure et Loir et d’ailleurs et possède noms, adresses et activités des clandestins pour opérer plus tard d’immenses coups de filets d’arrestations.
L’exfiltration trahie de Jimmy (selon Forced landing)
Il fut accompagné à Chartres en bicyclette et fut ensuite provisoirement hébergé chez M. et Mme LEMONNIER (Rue du Soleil d’Or à Chartres) puis, le 24 mai 1944, M. PICOURT vient le chercher pour le cacher ensuite dans sa pharmacie qui avait l’avantage d’être située à proximité de la gare de Chartres. Mme ORSINI et Jean-Jacques DESOUBRI prirent livraison du “colis” pour être transporté à Paris en train.
James LAING se rappelle qu’il avait voyagé en train avec un autre aviateur américain, navigateur dans un B-24 (sans doute le Sgt Harold OWENS tombé le 11 Mai 1944 à Bazoches-en-Dunois). Le 24 Mai 1944, les deux aviateurs alliés furent remis lâchement au quartier général de la Gestapo, Rue des Saussaies à Paris

. Rapport allemand KU542 du 26 Mai 1944
Les aviateurs furent incarcérés dans la prison de Fresnes jusqu’au 11 Juillet 1944 puis ils furent envoyés à Mayence, en Allemagne, où ils restèrent deux mois en isolement sous les bombardements alliés. De là, ils furent envoyés à Wiesbaden, puis le 15 septembre 1944, au centre d’interrogatoire de Dulag puis ensuite au Stalag Luft I à Barth qui était surpeuplé et qui manquait terriblement de nourriture et de chauffage. Le Lt James LAING perdit 52 kilos en 4 mois. Ils ne recevaient alors qu’au maximum un quart de livre de nourriture par homme et par semaine en provenance de la Croix Rouge. Puis, en Avril 45, les Allemands amenèrent 100.000 colis de nourriture de Rostock.
Le camp fut finalement libéré le 14 Mai 1945 et James LAING fut transporté dans un camp Lucky Stricke dans la soute d’un B-17….Il passa quelques temps à Paris avant d’être redirigé sur la ville du Havre pour embarquer sur le bateau USS BUTLER le 18 Juin 1945 pour arriver à NEWPORT le 26 Juin 1945. (fin de l’apport Forced landing)
Pendant ce temps à Chassant…
Denise et Félix Bacchi continueront à recueillir d’autres aviateurs et à les transmettre aux réseaux de récupération, étant persuadés du sauvetage de James Laing.
Lorsqu’ils accueilleront Sinclair, le chef de la résistance et Silvia sa compagne, durant plusieurs jours fin juillet début aout 1944 où ils étaient venus pour préparer l’attaque de Nogent le Rotrou avec le maquis de Plainville, Sinclair émis un doute sur la filière d’exfiltration mais, préoccuppé par d’autres missions, cela n’alla pas jusqu’à une enquête au demeurant fort difficile pendant l’Occupation.
Il a fallu attendre les courriers de Jimmy à Denise et Félix bien après la guerre pour découvrir une partie de la trahison des aviateurs récupérés. Son témoignage corroboré par des dizaines d’autres a mis en lumière l’action de l’agent infiltré Desoubrie qui fût arrêté en Allemagne en 1947 et jugé puis exécuté dans les fossés du fort de Montrouge après son dernier cri : Heil Hitler.
La connaissance de la totalité du parcours de Jimmy, son sauvetage et sa trahison démontre aussi que les services de renseignements allemands connaissaient parfaitement de l’intérieur ces réseaux de sauvetage qu’ils laissaient fonctionner tant que cela alimentait les arrestations et déportations d’aviateurs, ce qui constituait l’objectif prioritaire des nazis.
Mais cela met aussi en lumière les dangers qui pesaient sur la famille Bacchi et la villa Charpentier, lesquels ont pu être identifiés par de simples conversations entre les aviateurs sauvés et ceux, soi-disant résistants, qui les transportaient vers Paris, mais qui les conduisaient en fait, vers les camps de Buchenwald et de Luft II et III Sagan.